Robert Pujade

La photographie comme pratique onirique
A propos des photographies en couleur de Bruno Cattani

Dans son œuvre photographique en noir et blanc, Bruno Cattani adoptait une attitude originale face aux œuvres d’art en s’intéressant aux effets qu’elles produisent sur le public amateur. La visite des lieux d’exposition, la vie même des œuvres constituaient une approche où la photographie rivalisait avec la recherche théorique.
Ses œuvres récentes, entièrement consacrées à la couleur, s’orientent dans une toute autre direction. La thématique, tout d’abord, s’attache au souvenir et à la nostalgie : des images d’enfances, de lieux abandonnés, de jouets anciens sont empreintes d’une tonalité qui fait penser aux premiers films en couleur de l’histoire du cinéma. Par ailleurs, la composition de la collection d’images ainsi réalisée, ne s’arrête pas à un sujet visuel particulier, mais promène le regard du spectateur vers des endroits et des objets différents.
Si chacune de ces photographies prise en particulier nous plonge dans un univers intime, étrangement familier, une vision d’ensemble nous invite à rechercher le sens construit par la juxtaposition de ces vues qui se regroupent en plusieurs séries.
Dans un premier groupe d’images, constitué par des lits de chambres d’hôtel, règne une atmosphère de blancheur presque monochrome : avec délectation, l’objectif enregistre précisément les moirures de l’ombre sur le plissé des draps abandonnés par les corps qui durent rêver en ces lieux. C’est à partir de ces photographies un peu pâles, différentes des autres beaucoup plus colorées, que le rêve apparaît comme le principe qui guide l’inspiration de Bruno Cattani.
Ainsi, une autre série d’images montre des antichambres ; certaines sont de véritables sacristies garnies de meubles et de statues pieuses démodées, ou des salles qui y font penser, remplies de bibelots, attenantes à une galerie de musée ou à l’office d’un barbier orné de pages de Playboy. L’exploration de ces coulisses du rêve se poursuit avec les restes délabrés d’un ancien hôpital où quelques objets oubliés trainent encore : une mallette en cuir de chirurgien, un crucifix rongé par la vermine, une jaquette en marocain vermoulu, béante, contenant plusieurs feuillets (peut-être l’histoire d’une vie, le journal d’un fou ou tout simplement un livre de compte…) Ces salles presque vides et rongées par le temps illustrent par métaphore une psychè abimée qui étalerait au grand jour les petits riens enfouis dans la mémoire à partir de quoi se fabriquent les rêves.
Dans cette logique onirique, les photographies d’enfants surgissent comme des souvenirs archaïques, troubles dans le mouvement flouté d’un manège tournoyant, vaporeuses comme cette scène de plage où une petite fille dirige son cerf-volant au-dessus des nuages. Et, à ces images d’enfance s’adjoignent celles de petits bonshommes de baby-foot, de pantins démantibulés comme on en fait plus et d’un petit vélo qui ressemble encore à une draisienne. Les photographies de Bruno Cattani puisent très loin dans les souvenirs : reliques, ex-votos, daguerréotypes d’ancêtres et moulages d’antiques en vrac accumulent tous ces matériaux du rêve dont on ne se souvient plus une fois réveillé.
Nombreuses aussi sont les images d’images pieuses, issues d’un autre temps, introduites par ce geste de Vincent de Paul pointant du doigt son crucifix. Au cœur du rêve, la photographie tient lieu d’épiphanie avec une série de gros plans sur des tableaux voués au Sacré-Cœur de Jésus.
Ces multiplicités de points de vue abordant des sujets en apparence étrangers les uns aux autres trouvent une entière cohérence dans cette contribution de la photographie à une mécanique des songes. Quelle autre approche que la photographie, technique appropriée au souvenir du présent, pouvait mieux rendre compte des formations fantasmatiques ? Avec une sensibilité émouvante et une maîtrise parfaite du cadrage, Bruno Cattani aborde poétiquement l’univers onirique, le déploie dans ses recoins les plus cachés en portant son regard sur le monde. Praticien du rêve, il éveille alors la nostalgie en laissant son spectateur rêveur devant le rêve, par des images qui le touchent jusqu’à remuer ses souvenirs au point que ces visions lui semblent émaner de sa mémoire et de son imagination propres.